📗 [Youtube, l’envers du dĂ©cor] C’est ÇA le vrai bonheur

Temps de lecture : 24 minutes

Lisez bien la présentation du contexte de cette série avant de commencer.

ArrivĂ© Ă  ce stade du rĂ©cit, tu dois commencer Ă  te dire « oh la la quel pleurnicheur, mais si t’étais pas heureux pourquoi t’es restĂ© lĂ -dedans ?? »

Tiens, c’est vrai, il y a ça aussi. Sur internet, tout le monde se tutoie. Enfin presque tout le monde. Pourquoi ? Sans doute une culture de l’informel, une proximitĂ© virtuelle des individus ? Une pratique innocente, qui ne fait de mal Ă  personne. Mais tout de mĂȘme, quand je vois certains vidĂ©astes user et abuser de cette fausse proximitĂ© dans leurs vidĂ©os, j’en viens Ă  me demander si un vouvoiement sincĂšre ne serait pas parfois prĂ©fĂ©rable Ă  un tutoiement hypocrite. « Tu seras lĂ  la semaine prochaine ? Tu m’aimes bien dis ? Tu peux mettre un pouce bleu ? » Avouez qu’il y a quelque chose de bizarre Ă  force


Je m’égare; revenons Ă  la question : Pourquoi rester accrochĂ© Ă  l’univers Youtube comme une moule Ă  son rocher si l’on n’y est pas heureux ?

Je pense que la réponse tient en plusieurs facteurs :

Tout d’abord, le milieu Youtube fait peut-ĂȘtre ressortir ce qu’on n’a pas forcĂ©ment de meilleur, mais il satisfait certainement l’égo. Beaucoup. On fait des vues, on a des fans, notre foi en notre propre rĂ©ussite est infrangible, on se sent vivant. On se sent, seulement. Parce qu’une belle interface nous dit avec de beaux chiffres qu’on compte. Et quand on a l’impression d’ĂȘtre plus haut qu’on n’a jamais Ă©tĂ©, voire d’ĂȘtre populaire, on s’habitue trĂšs trĂšs vite et on n’a pas l’intention de lĂącher


Ensuite, j’aimerais faire une analogie avec l’univers magique des cryptomonnaies. Pour la parenthĂšse, nombreux sont ceux qui ont perdu beaucoup d’argent dans le bitcoin & compagnie; Une partie de l’explication vient de l’aversion Ă  la perte, on refuse de vendre parce qu’on croit toujours que ça vaudra plus « demain ». De mĂȘme sur Youpubs, on est toujours portĂ© par le sentiment que l’on aura plus d’abonnĂ©s demain. Un promesse perpĂ©tuelle. Et plus on s’investit, moins l’on accepte l’idĂ©e de quitter. Qu’importent les inconvĂ©nients, auxquels on s’habitue jour aprĂšs jour comme si c’était normal. Comme si c’était normal de passer sa vie Ă  jouer un rĂŽle, de mettre sa vie en scĂšne. Comme si c’était normal de se faire donner des leçons par des prĂ©-ados en mal de reconnaissance et de cĂ©der Ă  leurs caprices « pour le bien de la chaine ». Comme si c’était normal de ne plus penser que par et pour son avatar virtuel. Comme si c’était normal de rĂ©gresser intellectuellement pour s’adapter Ă  l’audience la plus large. Comme si c’était normal de faire de la charitĂ© de ses contemporains un mĂ©tier, etc


Ceci explique qu’au fur et Ă  mesure, on finit par ne mĂȘme plus voir les dĂ©fauts. On peut en souffrir, mais on les nie.

Un jour que je n’allais pas trĂšs bien, j’allais chez le mĂ©decin et j’énumĂšre des symptĂŽmes qui lui Ă©voquent rapidement une dĂ©prime sĂ©rieuse.

« Mais voyons, ça n’a pas de sens. Je suis entourĂ© de plein de gens gĂ©niaux, je rĂ©ussis, j’ai du succĂšs, j’arrive mĂȘme Ă  en vivre
 Beaucoup rĂȘveraient d’ĂȘtre Ă  ma place ! » 
 Mais quel crĂ©tin.

Ce que je n’avais pas encore compris, emportĂ© par les illusions du plaisir immĂ©diat que gĂ©nĂšre en permanence ce milieu, c’est qu’ĂȘtre entourĂ© ne signifie pas ĂȘtre bien entourĂ©. Avoir des fans ne signifie pas ĂȘtre aimĂ©. Vivre de son travail ne signifie pas vivre convenablement. Être productif ne signifie pas avoir une vie saine. Et avoir du succĂšs ne signifie pas faire quelque chose qui a du sens. Et encore moins ce qu’on aime.

Voyez-vous oĂč je veux en venir ?

Je repense Ă  tous ces moments oĂč je ressentais une solitude pesante, pourtant entourĂ© de tant de gens « gĂ©niaux », oĂč je me sentais dĂ©connectĂ©, et seul. Infiniment et terriblement seul.

Pire encore, quand ça n’allait pas je me disais que je devais ĂȘtre un enfant gĂątĂ©. Un ingrat. « C’est forcĂ©ment moi qui ne va pas. Ce milieu est tellement gĂ©nial, voyons, ça ne peut ĂȘtre que ma faute ! »

Tiens, je n’avais pas du tout prĂ©vu de l’écrire, mais il me vient soudainement une petite anecdote :

Un jour j’ai dĂ©cidĂ© de me confier Ă  l’un de mes « proches » de l’époque Youtube, sur le mal-ĂȘtre que je ressentais. Je me souviens encore parfaitement de ses mots :

« AH AH AH OHLALA TU VAS PAS ME DIRE QUE T’ES UN CLOWN TRISTE ??!! COMME L’AUTRE TYPE LA !!! C’EST RIDICULE »

Oui alors Ă©videmment cela n’encourage pas Ă  la discussion. J’ai intĂ©riorisĂ© dĂšs lors ce mal-ĂȘtre, ce qui n’est jamais une bonne chose. Je m’en veux Ă©normĂ©ment d’avoir voulu faire de mon cercle proche des gens avec qui je n’ai dĂ©cidĂ©ment rien en commun. Ni les valeurs, ni la psychologie, ni la morale, rien. Et je m’en veux plus encore d’avoir nĂ©gligĂ© mes autres amis, mes vĂ©ritables amis. Je me souviens ainsi du jour, aprĂšs la fermeture du collectif, oĂč je me suis confiĂ© Ă  un de mes vĂ©ritables amis justement :

« Si ça ne va pas, c’est sans doute parce que tu es dans la consommation. Toujours dans la consommation, dans le plaisir immĂ©diat, dans l’idĂ©e de faire plaisir aux autres : Tes collaborateurs, tes fans, ton audience
 Mais quand est-ce que tu penses Ă  te faire vraiment plaisir Ă  toi ? Tu sais, tu as le droit de pas aimer ce que tu fais  »

Cela peut paraĂźtre peu, mais cette conversation a Ă©tĂ© la base de mon rĂ©tablissement. Et vous noterez la diffĂ©rence abyssale dans la rĂ©ponse entre un « ami » et un vĂ©ritable ami. DĂ©jĂ  ce dernier ne te juge pas, ou alors avec bienveillance. Ensuite il t’écoute, il respecte ta diffĂ©rence mĂȘme s’il ne la comprend pas. En reparlant Ă  mes vrais amis rĂ©cemment de toute cette pĂ©riode, ils m’ont fait comprendre qu’ĂȘtre Ă  fond dans Youtube m’avait changĂ©. Que je m’étais sans doute un peu perdu.

Le problĂšme du bon youtuber c’est qu’il est toujours dans l’action. il faut toujours penser Ă  faire rigoler les copains. A lancer la meilleure vanne. A ne surtout pas rater les sujets Ă  buzz. Et Ă  bien prendre soin de ses tipeurs, etc
 Et surtout n’oubliez pas de laisser un pouce bleu, de partager la vidĂ©o, et de cliquer sur la petite cloche ! Alors quand il sort le week-end, c’est de prĂ©fĂ©rence pour trainer avec des gens du milieu. Pareil pour les soirĂ©es. Voire pour le couple (l’horreur). Et n’oublions sous aucun prĂ©texte de tweeter chaque pensĂ©e, de poster chaque moment « intime » sur Instagram et Facebook.

Une des pires dĂ©rives commence innocemment : on tweete pour raconter sa vie. On partage en photo des choses du quotidien. De fil en aiguille on dĂ©couvre les filtres Instagram. Partager sa vie (mise en scĂšne) devient petit Ă  petit une habitude. Puis, sans mĂȘme que l’on s’en rende compte, l’habitude devient un rĂ©flexe. On finit par ne plus vivre l’instant prĂ©sent, et passer son temps Ă  rĂ©flĂ©chir Ă  la façon dont on pourrait partager le moindre moment de sa vie, quelle blague faire, quelle pose prendre, quel filtre utiliser
 Et Ă  force, plus rien n’est vrai. Tout devient jouĂ©. Je vous invite Ă  prendre connaissance des dizaines de tĂ©moignages d’influenceur/ses Instagram Ă  ce sujet.

Donc, je vous l’annonce : Les youtubers ne sont quasiment jamais vraiment heureux. Ils sont contents, quand ils font des vues, quand on les applaudit en convention, quand ils gagnent des salaires Ă  5 chiffres (en n’en dĂ©clarant que 3 ou 4, « nan mais c pas ma fote jĂ© 1 phobi administrativ », ça aussi j’en parlerai plus tard), ou quand ils choppent une fan sexy. Oui, c’est vrai, ils sont contents. Mais tout cela reste dans le domaine du plaisir immĂ©diat et superficiel. Les constituants essentiels du vrai bonheur, celui qui rend profondĂ©ment heureux, n’y sont pas.

Vous ne me croyez pas ? C’est normal : Le job de tous les youtubers est de renvoyer une image positive. Comment croire le contraire quand on ne voit de la plupart d’entre eux que des sourires et des rires complices ? D’ailleurs eux-mĂȘme sont persuadĂ©s d’ĂȘtre au top de leur vie et de leur potentiel avec leurs Top 10. Qu’à cela ne tienne, faisons un point de philosophie :

  • Pour Kant, le bonheur est un idĂ©al de l’imagination et non de la raison. C’est la satisfaction complĂšte des besoins et des dĂ©sirs. Seulement ces derniers Ă©voluant en permanence, c’est un peu une course sans fin. Pour lui il faut ĂȘtre digne du bonheur, c’est donc une Ă©volution de ce qu’on est et non de ce qu’on a qui prime. Pas de bol pour nos amis vidĂ©astes. Est-on nos likes ? Sommes-nous notre nombre d’abonnĂ©s 😛 ?
  • Pour Confucius, le bonheur ne se trouve pas au sommet de la montagne mais dans la façon de la gravir. Et compte tenu de ce que vous commencez Ă  savoir de la façon dont on gravit les Ă©chelons sur Youtube, vous aurez compris que la plupart s’intĂ©ressent au sommet de la montagne (le million d’abonnĂ©s). Et que la gravir n’est pas une sinĂ©cure

  • Pour Aristote, le bien humain rĂ©side dans une activitĂ© de l’ñme conforme Ă  la vertu. En d’autres termes, faire quelque chose qui ait un sens, et soit conforme Ă  nos valeurs morales. Bon, lĂ  vous pouvez relire les premiers chapitres. Force est de constater que ça ne colle pas.
  • Pour Epicure, il faut distinguer les plaisirs immĂ©diats des plaisirs constructifs. Quel dommage que les premiers soient dix fois plus nombreux que les seconds dans le milieu dont il est ici question.
  • Pour Spaemann, le bonheur ce n’est pas le plaisir. Autant je confirme que les plaisirs des vidĂ©astes sont nombreux (vous n’imaginez pas le nombre de goodies qu’on nous offre), autant les vrais bonheurs sont
 Plus rares


En une phrase : Le milieu Youtube est trĂšs superficiel, et ses plaisirs sont futiles, rarement constructifs et ne rendent en dĂ©finitive mĂȘme pas heureux.

Alors, toujours admiratif de ces grands youtubers à qui décidément tout réussi ?

J’ai Ă©changĂ© une fois avec un trĂšs important vidĂ©aste, dont on pourrait croire qu’il serait satisfait de sa rĂ©ussite jupitĂ©rienne. A ma grande surprise, il Ă©tait apparu Ă  moitiĂ© paranoĂŻaque d’éventuelles baisses d’audience et de dramas. VoilĂ  qui donne Ă  rĂ©flĂ©chir


Je vais enfoncer le clou avec ces innombrables fois oĂč j’ai pu voir des vidĂ©astes connus abuser de l’alcool voire d’autres substances
 Peut-ĂȘtre voulaient-ils oublier que ce qu’ils vivaient Ă©tait le vrai bonheur ?

Il faut cesser de se voiler la face. Laissez-moi vous expliquer quelque chose d’essentiel : Youtube et ses algorithmes favorisent les gens les plus actifs. Or pour ĂȘtre actif il faut ĂȘtre rĂ©guliĂšrement prĂ©sent, et rĂ©actif aux Ă©vĂšnements. Ce qui implique une prĂ©sence de tous les instants. Comment voulez-vous fabriquer une vraie stabilitĂ© dans ces conditions ? A plus forte raison dans un milieu oĂč prendre des vacances trop longues c’est risquer de compromettre sa croissance, et oĂč l’on peut tout perdre du jour au lendemain suite Ă  des accusations bidons ? Et je ne parle pas de cette tendance Ă  la pensĂ©e unique : on y a de plus en plus de mal Ă  exprimer un avis divergeant de peur de finir rejetĂ© par les hordes de gamins formatĂ©s qui nous financent. Ceux qui rĂȘvent de devenir vidĂ©astes nĂ©gligent totalement la prĂ©caritĂ© morale et intellectuelle de cette vie-lĂ , et c’est aussi pour ça que j’écris ces lignes. Il faut absolument que les gens prennent conscience de tout ça.

Plusieurs crĂ©ateurs vidĂ©o sur internet m’ont dĂ©jĂ  confiĂ© ne pas du tout aimer ce qu’ils faisaient, mais ĂȘtre motivĂ©s par le succĂšs. Une vidĂ©o marche ? C’est un succĂšs. Et on ne cherche pas plus loin, on va dans le sens de ce qui marche. Certains ont mĂȘme commencĂ© Youtube en dĂ©nonçant les travers de ses contemporains
 Pour finalement faire exactement ce qu’ils dĂ©nonçaient quelques annĂ©es plus tĂŽt. heureusement pour eux, le public a rarement bonne mĂ©moire.

Les youtubers, mĂȘme ceux Ă  succĂšs, sont rarement des gens Ă©quilibrĂ©s et heureux. Et ce n’est pas totalement leur faute : La nature mĂȘme de leur travail qui consiste Ă  maintenir l’illusion dans une pression permanente y est pour quelque chose. (Et non : Voir untel promener son chien et faire du cirque devant les camĂ©ras pour montrer ĂŽ combien il est gentil avec son toutou ne dĂ©peint pas un caractĂšre doux et aimant. En fait cela ne reflĂšte qu’une chose : un besoin irrĂ©pressible de mettre en scĂšne jusqu’à sa relation avec son chien
)

Un collĂšgue m’a dit rĂ©cemment :

  • Tu as vu ce jeune ? Il a lancĂ© sa chaine Youtube il y a Ă  peine quelques annĂ©es et il a dĂ©passĂ© le million d’abonnĂ©s !! La rĂ©ussite totale ! Et lĂ  il doit gagner dans les 10 000€ par mois !
  • Ben tant mieux, tant pis, que veux-tu que je te dise

  • Ah t’es jaloux en fait

  • Oui voilĂ  t’as raison ça doit ĂȘtre ça ! C’est pas comme si j’avais voulu m’Ă©loigner de ce milieu quand j’Ă©tais encore super bien placĂ©… (ironie quand tu nous tiens) RĂ©alises-tu seulement que pour conserver ce salaire il doit s’enfermer 7 jours sur 7 dans une attitude d’ado prĂ©pubĂšre pour plaire Ă  son audience ? As-tu vu l’ñge et le niveau de cette derniĂšre ? RĂ©alises-tu qu’il doit composer tous les jours avec des nuĂ©es d’opportunistes qui veulent profiter de lui ? Qu’il doit rester tendance en permanence pour plaire ? Que mĂȘme sa chambre appartient plus Ă  son audience qu’à lui-mĂȘme ? Que jusqu’à son couple est mĂ©diatisĂ© ? Dis-moi, qu’est-ce qui est vrai dans tout ça ?
  • Bah je sais pas mais il gagne quand mĂȘme beaucoup d’argent ça aide

  • Regarde ses tweets. LĂ  il est encore en train de se prendre la tĂȘte sur un drama. Et il a de sacrĂ©es casseroles aussi. A quoi sert-il d’avoir de l’argent dans ces conditions ? Regarde son fil, ses commentaires, c’est devant toi : Il passe littĂ©ralement la moitiĂ© de ses journĂ©es Ă  briller en surfant sur les tendances du succĂšs des autres, et l’autre moitiĂ© Ă  s’engueuler avec des inconnus. Regarde ce tweet, il parle mĂȘme de dĂ©pression ! Et il ne peut pas partir, il n’a ni diplĂŽme, ni expĂ©rience, rien. Et c’est malgrĂ© tout quotidiennement qu’il doit surjouer la partition du bonheur avec alacritĂ© ! Dis-moi, quelle est la valeur de l’argent quand on a, en dĂ©finitive, une vie si misĂ©rable ?
  • 
J’avoue qu’à la rĂ©flexion
 J’espĂšre que mon fils finira pas comme ça. On va se prendre un croissant ?
  • 
On va se prendre un croissant 🙂

Je ne plains pas les youtubers. Ceux qui marchent bien comme ceux qui marchent moins. Mais je ne les envie certainement pas pour autant


Je suis conscient qu’en brisant ainsi tabou aprĂšs tabou, en expĂ©diant au tapis l’image de rĂȘve qu’on vous vend (si cher), je ne vais pas me faire que des amis. Mais Ă  prĂ©sent vous comprenez peut-ĂȘtre un peu mieux pourquoi j’ai fini par saisir qu’ĂȘtre conforme Ă  ses valeurs est plus important que le plaisir immĂ©diat. Je prĂ©fĂšre amener Ă  rĂ©flĂ©chir une poignĂ©e de gens, que d’en satisfaire bĂȘtement des cohortes entiĂšres Ă  grands coups de discours consensuels et d’émotions prĂ©calculĂ©es. (en mĂȘme temps, ceux qui sont dans la mouvance consensuelle se sont mis Ă  me dĂ©tester et Ă  ne plus m’écouter aussi tĂŽt qu’on leur a dit de le faire.)

Savez-vous ce qui est le pire pour un youtuber ?

C’est quand l’activitĂ© marchouille sans vraiment dĂ©coller. Quand cela gĂ©nĂšre un smic ou un peu plus, avec une petite croissance. Quand il y a suffisamment d’espoir pour te tenir en haleine Ă  (trĂšs) long terme, sans pour autant rĂ©aliser tes rĂȘves.

On pourrait croire que la pire combinaison pour un vidĂ©aste serait celle oĂč il perd des abonnĂ©s ou ne gagne pas sa vie : il n’en est rien. Dans ces conditions il reste libre, il peut partir Ă  tout moment. Parler de ce qu’il aime vraiment (et non de ce qu’il pense que le public et l’algorithme vont aimer). ExpĂ©rimenter. Il risque peu car il a peu Ă  perdre, donc il risque plus souvent. Il s’exprime car il ne craint pas d’ĂȘtre entendu. Il avance sans encore connaĂźtre la crainte de reculer.

Le systĂšme le tient quand il commence Ă  en dĂ©pendre justement. Nul n’est plus esclave de ce milieu que lorsqu’il sent qu’il commence Ă  y faire son trou. La vraie question n’est pas « est-ce qu’il peut en vivre correctement ? ». Non. Elle serait plutĂŽt « est-il vraiment libre de ses choix ? »

On a tellement d’étoiles dans les yeux quand on part dans cet univers, qu’elles nous Ă©blouissent et nous empĂȘchent de voir les nombreux travers. Si la chaine ne marche pas du tout, le vidĂ©aste aura alors une raison de quitter, pour faire autre chose de sa vie, peut-ĂȘtre une activitĂ© plus intellectuellement et moralement saine, et profitable pour lui et ceux qu’il aime. Si la chaĂźne dĂ©colle vraiment, il peut emmagasiner beaucoup d’argent et se servir de sa notoriĂ©tĂ© pour se reconvertir dans autre chose. Mais s’il marche juste un peu : Il est perdu, pieds et poings liĂ©s. A plus forte raison si ses finances dĂ©pendent de l’exercice.

En bientĂŽt 10 ans d’activitĂ©s sur les rĂ©seaux, j’ai parlĂ© Ă  une infinitĂ© de jeunes (ou moins jeunes) dĂ©sireux d’y vivre de leurs crĂ©ations vidĂ©o. Je ne me souviens pas en avoir vu beaucoup se poser ce genre de question :

« Comment est-ce que ça peut finir ? »

En parallĂšle avec le show business, le youtuber a deux peurs : Celle que ça ne marche jamais, et quand ça marche, celle que ça s’arrĂȘte.

Celui dont la chaine marchouille Ă  peu prĂšs correctement va donc littĂ©ralement passer sa vie Ă  surfer sur les tendances dans l’espoir de lendemain meilleurs. Supporter les haters. S’adapter en permanence Ă  une audience de plus en plus jeune. Jouer d’hypocrisie de diplomatie calculĂ©e d’amitiĂ©s franches et sincĂšres pour se faire des amis dans le milieu. Et produire, produire, produire, y penser jour et nuit pour devenir toujours plus rentable.

Pour percer sur Youtube, il faut souvent vivre Youtube. Penser Youtube. Respirer, manger, aimer Youtube. Pour s’intĂ©grer correctement Ă  ce milieu, et s’y faire des amis, il convient de passer beaucoup de temps Ă  Ă©changer, discuter, lĂ©cher des bottes, faire des rencontres en conventions
 Au dĂ©triment inĂ©vitable de ses autres cercles d’amis. Non sĂ©rieusement, vous ne croyez pas vraiment qu’on a le temps de faire des vidĂ©os, Ă©crire, tourner, monter, faire des conventions, animer Twitter et compagnie et en plus d’avoir une vie normale Ă  cĂŽté  Ceux qui vous assurent le contraire vous mentent, consciemment ou inconsciemment. Se faire une place dans le milieu, cela demande de s’investir. Et c’est forcĂ©ment au dĂ©triment d’autres choses.

J’ai consacrĂ© plusieurs annĂ©es de ma vie Ă  une rĂ©ussite qui n’était d’ailleurs mĂȘme pas la mienne, mais celle de ceux que je soutenais, au dĂ©triment de mes vĂ©ritables amis, voire de ma famille. Et je ne parle du travail. Il y a lĂ -dedans un peu comme un Ă©tat d’esprit gĂ©nĂ©ral visant Ă  dĂ©nigrer ce qu’on n’est pas. Certes il y a beaucoup de crĂ©ateurs vidĂ©o qui ont des diplĂŽmes, amis c’est loin d’ĂȘtre la norme. Et pour ĂȘtre totalement franc, il y en a aussi une partie qui aurait du mal Ă  trouver un travail autre que faire le guignol pour des likes.

Je me souviens de ce collaborateur qui vouait un copieux mépris au salariat :

« Ouais je veux rĂ©ussir ma vie, pas finir comme un vieux salariĂ© tout pourri avec sa cravate, ses dettes, ses deux gosses et son chien. Moi je veux faire ce que j’aime !! »

C’est un discours (dangereux) qu’on entend de plus en plus. Il y aurait d’un cĂŽtĂ© les salariĂ©s fades et formatĂ©s, et de l’autre les entrepreneurs courageux et accomplis. Pernicieuse vision dichotomique et incroyablement simpliste.

Alors, par oĂč commencer ?

  • Par la prĂ©caritĂ© induite par la micro entreprise (et notamment son systĂšme de retraite plus que lacunaire) ?
  • Par le manque criant d’originalitĂ© de tous ces clones qui prĂ©tendent vouloir ĂȘtre diffĂ©rents, mais tous de la mĂȘme maniĂšre, en faisant les mĂȘmes vidĂ©os, avec les mĂȘmes expressions, sur les mĂȘmes sujets avec les mĂȘmes mots et les mĂȘmes mĂ©thodes ?
  • Par l’isolement intellectuel qu’impliquent les bulles de pensĂ©es uniques dans lesquels les algorithmes et autres recommandations de ce « paradis virtuel » nous enferment ?
  • Par l’instabilitĂ© profonde inhĂ©rente Ă  la vie de vidĂ©aste ? Je me rappelle de ce type qui Ă©tait cadre Ă  la FNAC et discutait sur son dernier vlog de lĂącher son job (stable) pour se lancer sur Youtube

  • Par le fait que 1% d’entre eux peuvent vraiment en vivre, sur le dos des 99% qui essayent et alimentent le milieu pour eux ?
  • Par le fait que la plupart de ceux qui arrivent, eux, Ă  en vivre, perdent rapidement la libertĂ© de faire autre chose, faute d’avoir poursuivi leurs Ă©tudes ?

Il n’y a pas de complexe de supĂ©rioritĂ© ou d’infĂ©rioritĂ© Ă  avoir entre salariĂ©s et vidĂ©astes. J’ai Ă©tĂ© les deux. En ce qui me concerne, j’étais bien plus heureux en tant que salariĂ©. Parce que quand tu es salariĂ© et que tu rentres le soir, tu as le droit de ne plus penser Ă  ton travail. Parce que mĂȘme si le job est parfois compliquĂ©, qu’il y a parfois des tensions, au moins on n’est pas Ă  la merci d’une bande de gosses excitĂ©s, que ce soit parmi le public ou mĂȘme parmi tes collĂšgues. Parce que la paye tombe rĂ©guliĂšrement Ă  la fin du mois. Parce qu’on ne finit pas Ă  moitiĂ© fou ou dĂ©pressif dans un milieu superficiel et illusoire. Le salariat a ses limites et ses dĂ©fauts, mais faire passer la vie de vidĂ©aste pour un rĂȘve Ă©veillĂ©, en particulier auprĂšs des enfants, c’est inadmissible.

Ces mĂ©tiers sont tellement rĂ©cents ! On n’a mĂȘme pas suffisamment de recul pour savoir quelles sont les rĂ©elles perspectives d’évolution pour la mĂ©diane des crĂ©ateurs vidĂ©o sur Internet
 SuccĂšs, argent, notoriĂ©tĂ©, des fans tout ça
 Ca fait rĂȘver non ? On voudrait nous faire gober que les youtubers Ă  succĂšs sont parmi les plus heureux des hommes ? A d’autres !

Il y a quelques annĂ©es, j’entendais souvent ce refrain :

« Sur Internet, il y a exactement les mĂȘmes gens que dans la vraie vie. Donc c’est un super milieu, tout dĂ©pend ce qu’on y fait et ce qu’on en fait. »

Monumentale erreur.

J’ai gĂ©rĂ© et participĂ© Ă  de nombreuses communautĂ©s, et j’ai pu observer un phĂ©nomĂšne de sĂ©lection naturelle sur Internet qui n’est pas des plus flatteurs
 C’est assez simple :

  • Au dĂ©part un forum, un groupe, une page, une chaine, un discord – ou ce que vous voulez – est crĂ©Ă©. Les premiers membres sont les fondateurs. Qu’importe le sujet, admettons qu’on parte sur une base de gens normaux.
  • Pour attirer du monde, on va faire la promotion de ce groupe, ce qui va attirer des gens biens, et aussi des gens
 Plus douteux.
  • Rapidement, les personnalitĂ©s nĂ©gatives (voire toxiques) vont se faire remarquer. La plupart du temps cela va commencer par une susceptibilitĂ© sur un sujet X ou Y : « Tu ne peux pas dire ça sinon t’es comme-ci et comme-ça » ! Et pourquoi pas quelques attaques. Dans un premier temps, les modĂ©rateurs vont essayer de pacifier le tout. Certains fauteurs de troubles seront bannis. Ils reviendront sous d’autres comptes avec des amis pour crier Ă  la censure et Ă  la « dictature »  Oui, sur un bĂ©bĂȘte forum internet oui. C’est trĂšs important pour eux vous savez. Pour Ă©viter de confirmer ces accusations, la modĂ©ration va alors tenter une approche de discussion, pour poser les choses. En gĂ©nĂ©ral, cela va les calmer seulement temporairement. Et les bannis Ă  vie ne tarderont pas Ă  mĂ©dire sur le groupe ou le forum via les rĂ©seaux sociaux, histoire d’en salir un maximum l’image.
  • Malheureusement, Ă  force d’incidents, les gens les plus calmes et Ă©voluĂ©s vont commencer Ă  partir. On n’attire pas les mouches avec du vinaigre : Les personnes les plus intĂ©ressantes ont tendance Ă  fuir les dramas.
  • Pour contrebalancer ces dĂ©parts progressifs, il faudra donc faire plus de communication afin d’attirer de nouveaux membres. La tentation est vite d’aller vers le plus accessible : On s’oriente progressivement vers des sujets plus tendances, plus consensuels, car cela attire plus de monde
 Et beaucoup de (trĂšs) jeunes dĂ©bordants d’hormones en Ă©bullition et d’opinions pour les dĂ©fouler.
  • A partir de lĂ , la gestion et la ligne Ă©ditoriale vont avoir du mal Ă  s’amĂ©liorer. On va aller de compromis en compromis
 Pour finalement ne prendre plus aucun plaisir Ă  gĂ©rer le tout. Les premiers modĂ©rateurs partent, sont remplacĂ©s, et le cercle recommence jusqu’à ce qu’ils soient usĂ©s et qu’on en prenne d’autres.
  • Entretemps les personnalitĂ©s les plus toxiques, grĂące aux rĂ©seaux sociaux, se regroupent en « bulles ». Bien entre eux, ils se persuadent qu’ils ont raison contre le reste du monde. Que leurs problĂšmes personnels et affectifs sont de la responsabilitĂ© finale de tel ou tel politique, tel ou tel mouvement, tel ou tel film, telle ou telle personne
 Et ils arrivent maintenant en groupe, Ă  plusieurs. Pour les modĂ©rateurs, impossible de les bannir sous peine de provoquer une shitstorm (vague d’indignation gĂ©nĂ©rale).
  • Au final, le niveau baisse pour ne vexer personne. Et les gens intĂ©ressants, qui ont le plus de discernement, les modĂ©rĂ©s etc
 Sont partis. Pour beaucoup, ils sont revenus dans la masse silencieuse ou dans la vraie vie.

Aussi on comprend facilement que ceux qui font le plus leur trou sur Internet ne sont pas les plus ouverts, gentils, empathiques, Ă©voluĂ©s. Bien au contraire, et de nombreux grands acteurs de la Silicon publient rĂ©guliĂšrement des livres partageant ce mĂȘme constat. Encore un tabou !

Les gens ayant le plus de difficultĂ©s sociales dans la vie vont se coller sur Internet et s’y Ă©tablir lĂ  oĂč dans la vie rĂ©elle ils seraient rapidement rejetĂ©s. Plus besoin de remise en question : Internet est infini, ils trouvent forcĂ©ment une place sans plus avoir besoin d’évoluer, les algorithmes se chargeant de leur trouver des amis Ă  leur niveau. Et ils stagnent comme ça entre eux. Se rassurent façon Hugbox, s’extrĂȘmisent pour certains. Combien de fois ai-je entendu cette phrase « Moi je remercie Internet car il n’y a que lĂ  que j’ai pu trouver des amis !! ». Les premiers temps on se dit qu’en effet c’est formidable pour les pauvres petites victimes innocentes de la vie. Et puis on finit par voir de plus en plus que si ces gens Ă©taient isolĂ©s dans la vraie vie, ce n’était pas toujours sans raison. Attention : Je ne dis pas que tous les gens qui ont des problĂšmes d’intĂ©gration IRL sont nocifs. J’affirme plutĂŽt que les gens nocifs, en particulier ceux qui ont un problĂšme d’intĂ©gration IRL, se donnent tous rendez-vous sur Internet. C’est un peu 50 nuances de dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©s. Ils ne sont pas majoritaires (souvenez vous de la masse silencieuse), mais leur pourcentage parmi la population en ligne tend Ă  croĂźtre au fil des ans. En clair : Plus ça va, plus vous avez de chances de tomber sur de sacrĂ©s cas.


Donc, pour rĂ©pondre Ă  la question du bonheur sur Youtube
 Vous croyez vraiment que frĂ©quenter le milieu de ces gens-lĂ  ça rend heureux
?

Laissez-moi vous partager quelques tĂ©moignages pour illustrer les mentalitĂ©s de ceux qui font d’Internet leur culture, leur rĂ©seau d’amis, leur vision politique, et en dĂ©finitive leur maison (le tout largement anonymisĂ© bien sĂ»r) :

Tapin le Lapin Ă©tait une pauvre victime. Il avait la vingtaine et vivait d’air pur et d’eau fraĂźche (le RSA quoi). Il aimait la Switch, les jeux pour enfants, les beaux dessins et les lapins. Il faisait des vidĂ©os qui parlent de lapins. Des vidĂ©os toutes gentilles, et il laissait des commentaires tous gentils Ă  ses abonnĂ©s tous mignons. Tapin le Lapin ne pouvait donc ĂȘtre que gentil ! Alors un jour Tapin le Lapin a rencontrĂ© Alban le MĂ©chant. Ils ont travaillĂ© ensemble. Tapin le Lapin a gagnĂ© beaucoup d’abonnĂ©s. Mais plus ça allait, plus Tapin le Lapin n’en faisait qu’à sa tĂȘte. A tel point qu’Alban le MĂ©chant n’osait plus faire la moindre suggestion. Alors un jour Alban le MĂ©chant a dit Ă  Tapin le Lapin que pour travailler en Ă©quipe il fallait que les concessions ça se fasse dans les deux sens. Tapin le Lapin eu si mal Ă  son petit kokoro qu’on lui fasse un reproche, Ă  lui, Tapin le Lapin. Il caressa alors son lapin qui mourrait d’ennui dans sa cage, tout en se disant que pour critiquer quelqu’un d’aussi gentil que lui, il fallait forcĂ©ment ĂȘtre un mĂ©chant. Alors Tapin le Lapin se dit « PUT*** MAIS QUEL ENC*** DE FILS DE P*** CET ALBAN, C EST MOI QUI DECIDE DE QU’EST-CE QUE JE FAIS, ET SI IL EST PAS CONTENT IL VA SE FAIRE FOU*** ». C’est lĂ  que Tapin le Lapin dĂ©cida d’arrĂȘter de travailler avec Alban le MĂ©chant. Et comme Tapin le Lapin n’a que de la bontĂ© en lui, il n’hĂ©sita pas Ă  laisser plein de petites crottes rondes sur Alban le MĂ©chant auprĂšs de ses abonnĂ©s sur les rĂ©seaux sociaux. Parce que vraiment, Tapin le Lapin, il est comme ça, c’est un vrai professionnel qui aime le travail bien fait. Et depuis, Tapin le Lapin, il continue de faire des trucs trop mignons trop gentils pour ses abonnĂ©s en les prenant pour des attardĂ©s en leur demandant des dons parce que, Tapin le Lapin, il n’a pas de travail, mais il refuse de s’abaisser Ă  travailler dans des jobs alimentaires, parce que ça pourrait user ses petites papattes de lapin tout gentil. C’est vrai : il l’avait confiĂ© Ă  Alban le MĂ©chant, comme quoi les jobs alimentaires c’était aliĂ©nant et qu’il Ă©tait au-dessus de ça. Pendant que Alban le MĂ©chant faisait, lui, un travail alimentaire pour pouvoir complĂ©ter ses revenus Youtube et payer son loyer d’ailleurs. Heureusement, Tapin le Lapin parasite est aidĂ© par tout son entourage pour poursuivre son grand rĂȘve et se plaindre entre deux miĂšvreries hypocrites rĂ©pandre la joie et l’innocence. Merci Tapin le Lapin !

Oui, bon, je suis peut-ĂȘtre allĂ© un peu loin, mais il y a des gens comme ça, qui passent leur vie Ă  jouer un rĂŽle si exagĂ©rĂ©ment miĂšvre que ça en devient ridicule. Et dont les choix et les actes rĂ©els se situent aux antipodes de cette innocence qu’ils prĂŽnent comme leur meilleur argument marketing. Le jeu, si vous voulez les dĂ©tecter, c’est de faire abstraction de toutes leurs belles paroles mais juste de regarder froidement les actes. Je vous promets de belles surprises. Et puis ce qui est magique c’est que des comme ça, Internet en compte par milliers
 Ce n’est pas parce qu’on ne parle que de trucs mignons qu’on est soi-mĂȘme gentil. Amalgame dans lequel tombent un nombre inimaginable de personnes. Si vous avez un peu traĂźnĂ© en ligne, vous en connaissez tous forcĂ©ment au moins un(e).

Ah, et j’ai vu rĂ©cemment une nouvelle histoire de vol d’Ɠuvre. Enfin, pour ĂȘtre plus prĂ©cis : un type sur twitter partage un montage de photos (qui ne lui appartiennent pas) sans y apposer la moindre signature. Croyant Ă  un simple reupload, un youtuber connu reprend ledit montage, sans crĂ©diter l’auteur (et sans penser Ă  mal). Ni une ni deux, il n’en faut pas plus pour que les accusations fusent en public. Le civisme voudrait pourtant qu’en cas de conflit on tente en premier lieu d’échanger en privĂ©.

Ce qui m’amĂšne Ă  vous dĂ©tailler les Us et coutumes Ă©tranges des rĂ©seaux sociaux (ou comment reconnaĂźtre un faquin) :

  • Si tu as un problĂšme avec quelqu’un, surtout ne lui en parle pas directement. On ne sait jamais, si c’était juste un malentendu tu pourrais perdre une occasion de passer pour une victime Ă  dĂ©fendre. Plains-toi plutĂŽt Ă  tes amis proches et prĂ©pare un bon drama Ă  base de tweets de dĂ©nonciation.
  • Si quelqu’un te dit ou fait quelque chose qui ne te plaĂźt pas, surtout pars du principe que c’est forcĂ©ment volontaire et saute Ă  la conclusion la plus malsaine possible.
  • Ne te remets surtout jamais en question, ce serait une preuve de faiblesse. Tu n’as jamais tort, ce n’est jamais un malentendu.
  • Si tu insultes une personne publiquement, sois toujours indignĂ©(e) qu’il ou elle vienne te demander des comptes. Prends bien l’habitude de ne jamais lui rĂ©pondre directement mais plutĂŽt de citer son message Ă  tous tes abonnĂ©s pour chercher immĂ©diatement du soutien avant mĂȘme de rĂ©flĂ©chir.

Ne rigolez pas : ces gens-lĂ  existent vraiment et suivent scrupuleusement ces commandements. Une fois j’ai oubliĂ© de citer un collaborateur en crĂ©dit d’une vidĂ©o, oĂč apparaissait une partie de son travail. Je vous raconte pas ce que je me suis pris (pourtant j’avais dĂšs que possible rajoutĂ© le crĂ©dit dans la description de la vidĂ©o). On pourrait croire que ça s’est arrĂȘtĂ© lĂ . Non. Des annĂ©es plus tard, alors que nous n’avons plus aucun contact ni rien en commun, le type continue de baver.

Ce que je veux vous faire comprendre lĂ , c’est que ces profils sont toxiques Ă  haute dose et Ă  long terme. C’est pour ça qu’il est essentiel d’apprendre Ă  les reconnaĂźtre avant d’interagir avec. Une fois qu’il s’intĂ©ressera Ă  vous, ce sera trop tard. Et ça peut durer des annĂ©es. Seul conseil dans ce cas-lĂ  : Gardez des traces des attaques et portez plainte. La loi se durcit de plus en plus sur ces sujets.

On peut aussi aller plus loin dans les mentalités glaireuses :

Il y avait un crĂ©ateur qui cherchait spĂ©cifiquement une co-crĂ©atrice. Une histoire magique : Ils se sont rencontrĂ©s sur twitter, ont insultĂ© les mĂȘmes personnes, bref ils se sont tout de suite plu. Et puis le gars a commencĂ© Ă  faire des avances lourdingues Ă  la fille. Qui n’était pas intĂ©ressĂ©e (en mĂȘme temps, le combo tongs-chaussettes on peut comprendre). C’en est arrivĂ© Ă  un point oĂč elle pleurait le soir. Et puis il lui faisait comprendre que si elle ne cĂ©dait pas un peu Ă  ses avances, ça valait pas le coup de continuer la collaboration. Le tout en jouant cet Ă©ternel cirque des tous-gentils devant les abonnĂ©s. Et en demandant des dons. Encore. Toujours.

Il faut comprendre qu’on fait des dons gĂ©nĂ©ralement par gentillesse. Ce sont les Ă©motions qui suscitent les dons. Aussi, plus ça va et plus les gens en usent et en abusent. Par pitiĂ©, prenez du recul. Cette histoire avait pour but d’illustrer l’idĂ©e que faire un don Ă  quelqu’un qui a l’air gentil ce n’est pas faire un don Ă  quelqu’un de gentil. Combien ont ainsi littĂ©ralement financĂ© directement un vĂ©ritable harcĂšlement sexuel sans mĂȘme le savoir
 Bon la fille a finalement arrĂȘtĂ© la collaboration (en sortant je ne sais quel prĂ©texte). Et le type n’a jamais Ă©tĂ© inquiĂ©tĂ©. Et vous savez ce qui est vraiment, mais vraiment prodigieux ? C’est que le type en question m’a accusĂ© pendant longtemps de faire trĂšs exactement ce qu’il faisait (je vous rassure : des types qui m’ont accusĂ© de tout, il y en a eu des dizaines depuis le dĂ©but en 2011). Et tandis que moi je me prenais quelques accusations, lui il pavanait tranquille. Soutenu par sa fanbase dans sa lutte pour dĂ©noncer le harcĂšlement sexuel.

Il n’y a pas Ă  dire : Qu’est-ce qu’on ferait sans ces Social Justice Warriors ! Heureusement qu’ils sont lĂ , armĂ©s de leurs braves petits soldats tĂ©lĂ©guidĂ©s par l’émotion, pour faire rĂ©gner l’ordre et la justice !

  • « Et les gens biens, oĂč sont-ils passĂ©s ? Les normaux, ceux qui ont du recul etc  »

Eh bien ça fait longtemps qu’ils sont passĂ©s Ă  autre chose. Et ça ne va pas en s’arrangeant : Plus le milieu se dĂ©tĂ©riore, plus les gens intĂ©ressants le fuient.

Et ce n’est pas tout ! J’ai tout un lot de citations de gens gĂ©niaux qui reçoivent des dons tous les mois, c’est cadeau :

  • « Hahaha, ce youtuber il est tellement gros, regardez les pieds de sa chaise sont prĂȘts Ă  plier quand il s’asseoit !!! Il va mourir dans sa graisse haha » Dixit un crĂ©ateur qui lutte de temps en temps contre la grossophobie
 Il y a un truc qui me fait rire, c’est que si le type visĂ© savait ce que l’autre dit sur lui, il lui en collerait une trĂšs rapidement. Mais je n’irai pas dĂ©noncer, la dĂ©lation c’est une nature, ça ne s’apprend pas

  • (En convention) « Hahaha regardez ce type qui se prend pour une femme avec sa perruque bleue sur son crĂąne Ă  moitiĂ© chauve !! Il est ridicule !! Et en plus il prĂ©tend vouloir faire une transition j’en peux plus hahaha » Dixit une fille qui s’est dĂ©couvert une passion « spontanĂ©e » pour la lutte contre la transphobie sur les rĂ©seaux sociaux.
  • « Ouais les femmes quand elles s’habillent trop court c’est juste des p*tes j’suis dĂ©solĂ©. J’assume. » Dixit un parangon de l’égalitĂ© homme femme (enfin d’aprĂšs ses tweets quand il a besoin de soutien)

On se rĂ©veille : Ce sont ces gens-lĂ  que vous financez. Oui, c’est une pensĂ©e trĂšs trĂšs dĂ©rangeante et je ne doute pas de lire bientĂŽt de nombreux commentaires de ceux qui choisiront la facilitĂ© de me discrĂ©diter plutĂŽt qu’imaginer une seule seconde leurs amis virtuels de substitution idoles comme des humains imparfaits.

DĂ©solĂ©, mais comment voulez-vous que je me taise quand j’ai entendu des trucs pareils, et quand je vois le cirque sur les rĂ©seaux sociaux ? Il faut que ça sorte. Il faut que les gens sachent.

Enfin, ma conclusion pour ce chapitre va peut-ĂȘtre vous surprendre :

MalgrĂ© tout, il faut continuer Ă  faire confiance. Il ne faut jamais cĂ©der au repli sur soi. Toujours s’ouvrir aux autres. Toutefois, il faut savoir observer, trier. Et la confiance, ça n’exclut pas le contrĂŽle. Une des plus grandes qualitĂ©s humaines c’est la capacitĂ© Ă  nouer des liens. Il serait dommage de laisser des palanquĂ©es de nazebroques user notre capacitĂ© Ă  aimer, Ă  apprĂ©cier, Ă  faire confiance. MalgrĂ© tout ce qu’on m’a fait, les gens mĂ©diocres n’ont jamais gagnĂ©, car ils ne m’ont pas changĂ©, ils ne m’ont pas aigri. J’accueille toujours rĂ©guliĂšrement de nouvelles personnes dans ma team, je m’ouvre toujours Ă  de nouvelles collaborations. Mais je ne suis plus naĂŻf. Vous avez peut-ĂȘtre eu, avez ou aurez des expĂ©riences malheureuses avec les relations du milieu Youtube ou Internet en gĂ©nĂ©ral. Ne cĂ©dez ni Ă  l’extrĂȘme de tout rejeter en bloc, ni Ă  celui de n’en tenir aucune leçon.

A travers tous ces Ă©crits, parfois durs j’en conviens, mon but n’est pas de vous dĂ©goĂ»ter d’Internet. Au contraire, il est d’aider Ă  mieux l’apprĂ©hender, car un homme averti en vaut bien deux. Ce n’est pas grave de se tromper, mais au fur et Ă  mesure des anecdotes, ces schĂ©mas aideront peut-ĂȘtre certain(e)s Ă  se prĂ©munir des difficultĂ©s que j’ai connues. En tout cas, je l’espĂšre de tout cƓur.

 


 

J’en profite pour faire une annonce (et pas des moindres) :

La sĂ©rie Youtube l’envers du dĂ©cor est adaptĂ©e en BD !

Avec des dessins du talentueux Radji et la mise en page du piquant Gordon, que vous avez dĂ©jĂ  pu voir dans Entokrypt , nous lançons dĂšs aujourd’hui une page par semaine/quinzaine sur ce site et mes rĂ©seaux sociaux Facebook, Twitter et Instagram.

Dessin : Radji https://twitter.com/Radji_BD

Adaptation / Mise en page : Gordon https://twitter.com/Gordonnator

 

 


Vous pouvez apporter vos propres témoignages en commentaire; une seule rÚgle : anonymisez tout, soyez dignes, nous sommes là pour partager des expériences et non salir des gens.

Les faits prĂ©sentĂ©s ici sont bien rĂ©els. Mais pour respecter l’anonymat, les lieux, dates, et caractĂ©ristiques des personnes ont Ă©tĂ© changĂ©s.

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(8) Commentaires

  1. Anthis

    Je viens d’aller faire un petit tour sur la jungle touitteur (chose que je ne fais quasiment jamais, et il me suffit d’y passer trente seconde pour me rappeler pourquoi) et j’ai vu un peu les rĂ©actions suscitĂ©es par la sortie de ton article… HĂ© ben ça faisait peur, je ne pensais pas qu’autant de gens (et pas que des gamins d’ailleurs, ce qui est peut-ĂȘtre le plus effrayant dans l’histoire) accordaient Ă  ce point du crĂ©dit au « voxmenteurs »; je pensais naĂŻvement qu’Ă  part deux-trois andouilles de ci, de lĂ , les gens Ă©taient globalement passĂ©s Ă  autre chose, ou avaient pris un peu de recul sur l’affaire, mĂȘme ceux qui gardaient leur foi dans les « accusateurs »… Il serait d’ailleurs bon de rappeler Ă  ces gens que certains des vidĂ©astes ex-Vox auxquels ils vouent une foi quasi indescriptibles et dont ils boivent tous les propos ont eux aussi de grosses casseroles au c*l – et bien plus tangibles que celles qu’on te prĂȘte…

    Enfin bon, je tenais en tout cas Ă  te dire que mĂȘme si on ne s’exprime pas forcĂ©ment lĂ -dessus et qu’on est pas tous fan de tes vidĂ©os, on est nĂ©anmoins nombreux Ă  avoir vu clair dans le jeu des Voxaccusateurs, notamment de leur « meneur » (le « faux-cul en chef » comme je l’appelle vulgairement parfois… pas trĂšs sympa ni intelligent je sais, mes excuses), ainsi que des « tĂ©moins » qui se sont joints Ă  eux. En attendant la rĂ©solution de l’affaire et ta rĂ©habilitation « officielle »/ »publique » (enfin on espĂšre) qui permettrait en outre de faire un peu tomber les masques – et certains en auraient bien besoin… – sache que tu as du soutien derriĂšre, surtout face Ă  ce que tu traverses depuis un an et demi.

    Mis Ă  part ça, c’est toujours un plaisir de lire ta sĂ©rie sur les coulisses de youtube, qui confirme hĂ©las pas mal de choses qu’on soupçonnait pas mal depuis longtemps. On retrouve d’ailleurs un peu les mĂȘmes travers dans la sphĂšre des « artistes/dessinateurs d’internet » (je parle en connaissance de cause, faisant partie de ce milieu), mĂȘme si c’est bien sĂ»r beaucoup moins poussĂ©, Ă©tant donnĂ© l’Ă©chelle de grandeur bien diffĂ©rente en termes d’audience.

    En tout cas, « keep up the good work » comme on dit chez nos voisins d’outre-manche, continue de garder la tĂȘte sur les Ă©paules, et bon courage et bonne continuation pour la suite ! 😉

    – Un spectateur-soutien (et ancien fan de Voxmakers) –

    1. Thomas Cyrix

      Merci infiniment 🙂
      Vous ne serez pas déçus 😉

  2. Jerailu

    Je lis avec un certain intĂ©rĂȘt ces articles, j’avais dĂ©jĂ  dĂ©celer un peu ce genre de comportements c’est affligeant.

    Sur Voxmenteurs je ne sais que penser et Ă  vrai dire je ne veux pas forcĂ©ment penser, je suis juste un inconnu sur internet avec un pseudo rigolo, tu ne connais rien de moi et Ă  moins qu’on me fie l’instruction du dossier je n’aurai pas l’oeil dedans donc par sagesse je me tais.

    Mais il n’empĂȘche que cette sĂ©rie d’articles est intĂ©ressante. J’aime bien « Lançons leurs des tomates pourries » et cette verve me rappelle pourquoi.

    J’espĂšre que tout ira bien pour toi dans l’avenir et que tu es plus en paix maintenant, que JĂ©sus te (vous du coup si j’ai bien suivi TA critique du tutoiement :D) bĂ©nisses, bonne soirĂ©e.

    1. Thomas Cyrix

      Haha ^^ Merci Ă  toi !

  3. Julien Nouvot

    Une chose est sĂ»re pour moi : Voir comment le milieu de YouTube a bien changĂ© depuis que le site a Ă©tĂ© lancĂ© m’effraie beaucoup.
    Je vous remercie pour avoir Ă©crit cet article qui permet d’exprimer une rĂ©alitĂ© qui, hĂ©las, me semble bien trop peu exprimĂ©e, bien qu’elle semble ĂȘtre souvent vĂ©cue par de nombreuses personnes. À vrai dire, Ă  part vous, je ne crois pas me souvenir de YouTubers qui se soient penchĂ©s sur le sujet de l’emprise que peut avoir YouTube (ou Internet en gĂ©nĂ©ral) sur la vie des personnes qui consomment ou alimentent le service. đŸ€”

    1. Thomas Cyrix

      Merci. Ravi de t’ĂȘtre utile.

  4. Shobu Ser’Hao

    Hello Thomas,
    Merci pour ĂȘtre restĂ© ce que tu Ă©tait malgrĂ© toutes tes emmerdes,
    que du bonheur sur toi !

    1. Thomas Cyrix

      🙂

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